Annabelle Amoros est un drôle d’oiseau. Elle travaille dans une ruralité fantasmagorique, crée des univers comme des nids, visite ceux des autres et y arrête le temps puis s’efface. Sa vision de ces morceaux de vie, a priori assez morne, lui permet de transformer, sans avoir « l’air d’y toucher » chaque habitant en personnage de premier plan. On sent toute sa bienveillance et même son admiration pour ces petits mondes de la campagne dont elle est elle-même le fruit. Son travail sur le son est remarquable, elle transforme le silence en une petite musique mentale qui prend tout son poids grâce à un faux minimalisme, en réalité un énorme travail de perfectionniste. Ses œuvres vous plongent dans un son et lumière d’un quotidien oublié par nos vies où la course à « on ne sait plus quoi » est la religion officielle. Comme Bill Viola, Annabelle Amoros joue sur une corde follement humaine, sa maturité et son chemin parcourut ne semble qu’être les prémices d’une succession de bonnes nouvelles.

Cyrille Putman.


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SUR LA ROUTE,
Un texte de Christian Milovanoff



Et voilà le cinéma et voilà un paysage.

Voilà le cadre, voilà la lumière, la ville et la mer.

Voilà la foule, un hélicoptère, une fête et son feu d’artifice. Voilà la nuit et voilà la police.

Voilà des camions en attente de traversée de la Manche. Voilà Calais, un nom propre qui porte en lui, aujourd’hui plus que hier, toutes les histoires du monde, malheureuses, inquiétantes. Mais parce qu’elles sont devenues trop familières, l’oubli les a recouvertes à présent et les a enfouies pour les rendre muettes.Tout le film d’Annabelle Amoros sera cette quête d’aller chercher tous ces événements dissimulés et de les faire ressurgir posément, dans une somptueuse forme poétique, sans bavardages, sans paroles ou alors elles ne seront qu’émises d’un récepteur radio mobile. Un film sans démonstration aucune et pourtant de ce que l’on voit, le spectateur sera amené à dégager un sens et un enseignement quant à savoir ce qu’il en est d’un territoire, le lieu même d’une histoire malheureuse vivante.

On entendra tout d’abord les bruits du paysage. On verra le souffle du vent effleurant une dune filmée en contre-plongée d’où apparaîtra un chien, plus tard un, puis deux, trois, six migrants, bientôt toute une colonne de réfugiés ou de fugitifs marchant d’Est en Ouest et se dirigeant vers une route où circulent des camions.

Maintenant, c’est la nuit et une autre route. Aux bruits de la nature se substituent des voix émises par des talkies-walkies de policiers, d’autre forces de l’ordre, des milices peut-être, des voix nasillardes, tronquées qui délimitent ainsi le périmètre des réfugiés pour mieux le quadriller, le surveiller, le contrôler. Calais est tout cela : un territoire normalisé par les communications radio ou par cet hélicoptère qui traversera le ciel et éclairera le sol.

Et la camera d’Annabelle Amoros nous montrera tout cela dans une clarté nocturne, bleue et orangée : - fascinante comme ces gestes des personnages qui semblent échappés de Disneyland.
- troublante aussi comme le carillon de cette camionnette à glaces qui traverse la ville comme dans le film d’horreur de Stephen Chiodo, "Killer Klowns from Outer Space".
- ou encore inquiétante, tel ce feu d’artifice qui rappelle plus la guerre qu’une fête sur une plage avec cette foule en contre-jour, en contre nuit, qui évoque plus des fugitifs que de simples spectateurs venus pour regarder un divertissement.

Annabelle Amoros appartient à cette tradition du cinéma où tout est donné à voir mais où le sens est toujours suspendu, et liberté est alors donnée au spectateur de le faire surgir. Il suffit seulement d’avancer sur cette route que nous dessine la cinéaste. C’est un film puissant à l’intersection du documentaire et de la fiction, ou « du réel et de sa métaphore » pour reprendre la formule de Jean-Luc Godard car il est vain d’opposer l’un à l’autre. Il est au croisement du réel dans ce qu’il désigne et de la fiction à travers la traduction dans des durées de ce qu’il montre.
C’est aussi un film prenant, un film d’actualité aux mouvements lents qui montre du temps, l’accentue, l’excède même jusqu’à le diluer pour ce que l’on aperçoit à l’écran nous renvoie à quelque chose qui s’étend au-delà, à l’infini, qui « renvoie à la vie » selon le souhait de Andreï Tarkovski.
On pourrait rapprocher une telle pensée en cinéma de celle de Chantal Akerman qui, à propos de "D’Est", notait : « Hier, aujourd’hui et demain, il y a eu, il y aura, il y a en ce moment même des gens que l’histoire qui n’a plus de H, que l’histoire vient frapper, et qui attendent là, parqués en tas, pour être tués, frappés ou affamés, ou qui marchent sans savoir où ils vont, en groupe ou isolés. Il n’y a rien à faire, c’est obsédant et ça m’obsède ». Tout cela est à l’œuvre dans "Sur la route", un film qui s’achève dans les tremblements magnifiques de la mer comme un intense souffle lyrique, mais retenu, sensible, beau. Voilà le clapotis de l’eau et des vagues et le bruit du bateau.

Et voilà la falaise, au loin, floue, inatteignable qui se déploie dans un très lent panoramique et l’on ne sait pas ce qui peut survenir alors.

Christian Milovanoff (12 mai – 28 juin 2016)