2016, 17'05'', HD
Acquisition du FRAC Alsace

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Calais, ville portuaire française, tout aussi exceptionnelle qu’ordinaire, cité frontière convoitée et lourdement gardée, mais aussi cité paisible de province où la vie suit son cours jusqu’à parfois fermer les yeux sur la misère qui s’y installe. Dans Cette vidéo, Calais prend l’allure d’un film de science-fiction, où le contrôle est omniprésent, visible ou invisible, quadrillant la ville, les quartiers, les rues, et tout qui s’y passe.

Calais, french port town, as exceptional as ordinary, coveted and strongly guarded frontier city, but also a calm and quiet town where life goes on to blind people from the misery that lies there. In this video Calais feels like a science-fiction movie, where control whether visible or invisible is omnipresent, dividing the city, the neighborhoods, the streets and everything that goes on there.



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Et voilà le cinéma et voilà un paysage.
Voilà le cadre, voilà la lumière, la ville et la mer.
Voilà la foule, un hélicoptère, une fête et son feu d’artifice.
Voilà la nuit et voilà la police.
Voilà des camions en attente de traversée de la Manche.
Voilà Calais, un nom propre qui porte en lui, aujourd’hui plus que hier, toutes les histoires du monde, malheureuses, inquiétantes. Mais parce qu’elles sont devenues trop familières, l’oubli les a recouvertes à présent et les a enfouies pour les rendre muettes.
Tout le film d’Annabelle Amoros sera cette quête d’aller chercher tous ces événements dissimulés et de les faire ressurgir posément, dans une somptueuse forme poétique, sans bavardages, sans paroles ou alors elles ne seront qu’émises d’un récepteur radio mobile.
Un film sans démonstration aucune et pourtant de ce que l’on voit, le spectateur sera amené à dégager un sens et un enseignement quant à savoir ce qu’il en est d’un territoire, le lieu même d’une histoire malheureuse vivante.

On entendra tout d’abord les bruits du paysage. On verra le souffle du vent effleurant une dune filmée en contre-plongée d’où apparaîtra un chien, plus tard un, puis deux, trois, six migrants, bientôt toute une colonne de réfugiés ou de fugitifs marchant d’Est en Ouest et se dirigeant vers une route où circulent des camions.
Maintenant, c’est la nuit et une autre route. Aux bruits de la nature se substituent des voix émises par des talkies-walkies de policiers, d’autre forces de l’ordre, des milices peut-être, des voix nasillardes, tronquées qui délimitent ainsi le périmètre des réfugiés pour mieux le quadriller, le surveiller, le contrôler.
Calais est tout cela : un territoire normalisé par les communications radio ou par cet hélicoptère qui traversera le ciel et éclairera le sol.

Et la camera d’Annabelle Amoros nous montrera tout cela dans une clarté nocturne, bleue et orangée :
- fascinante comme ces gestes des personnages qui semblent échappés de Disneyland.
- troublante aussi comme le carillon de cette camionnette à glaces qui traverse la ville comme dans le film d’horreur de Stephen Chiodo, Killer Klowns from Outer Space.
- ou encore inquiétante, tel ce feu d’artifice qui rappelle plus la guerre qu’une fête sur une plage avec cette foule en contre-jour, en contre nuit, qui évoque plus des fugitifs que de simples spectateurs venus pour regarder un divertissement.

Annabelle Amoros appartient à cette tradition du cinéma où tout est donné à voir mais où le sens est toujours suspendu, et liberté est alors donnée au spectateur de le faire surgir. Il suffit seulement d’avancer sur cette route que nous dessine la cinéaste.
C’est un film puissant à l’intersection du documentaire et de la fiction, ou « du réel et de sa métaphore » pour reprendre la formule de Jean-Luc Godard car il est vain d’opposer l’un à l’autre. Il est au croisement du réel dans ce qu’il désigne et de la fiction à travers la traduction dans des durées de ce qu’il montre.
C’est aussi un film prenant, un film d’actualité aux mouvements lents qui montre du temps, l’accentue, l’excède même jusqu’à le diluer pour ce que l’on aperçoit à l’écran nous renvoie à quelque chose qui s’étend au-delà, à l’infini, qui « renvoie à la vie » selon le souhait de Andreï Tarkovski.
On pourrait rapprocher une telle pensée en cinéma de celle de Chantal Akerman qui, à propos de D’Est, notait : « Hier, aujourd’hui et demain, il y a eu, il y aura, il y a en ce moment même des gens que l’histoire qui n’a plus de H, que l’histoire vient frapper, et qui attendent là, parqués en tas, pour être tués, frappés ou affamés, ou qui marchent sans savoir où ils vont, en groupe ou isolés. Il n’y a rien à faire, c’est obsédant et ça m’obsède ».
Tout cela est à l’œuvre dans Sur la route, un film qui s’achève dans les tremblements magnifiques de la mer comme un intense souffle lyrique, mais retenu, sensible, beau.
Voilà le clapotis de l’eau et des vagues et le bruit du bateau.
Et voilà la falaise, au loin, floue, inatteignable qui se déploie dans un très lent panoramique et l’on ne sait pas ce qui peut survenir alors.

Christian Milovanoff (12 mai – 28 juin 2016)




So here we are, in cinema ... a landscape ... a framework, the light, the town and the sea.
There's a crowd, a helicopter, a festival with fireworks. ?And it’s night time and here are the police.
Here are the trucks waiting to cross the Channel.
This is Calais, a name which holds within it, now more than ever, all the world's stories - sad, troubling. But because they have become too familiar, they have been cloaked by oblivion until today and buried to render them mute.
Annabelle Amoros's entire film embodies this quest in search of all these hidden events and to deliberately summon them up in sumptuous poetic form, without words except those coming from a mobile radio receiver.
A film which refuses to moralise and yet the viewer is led to find meaning in what (s)he sees and an understanding of what it is to know a territory, the very location of a tragic, living story.

First you hear the sounds of the landscape. Then you see the wind brushing across a dune in a low-angle shot from where a dog appears, later one, two, three, six migrants and soon a whole line of refugees or fugitives walking east to west and heading towards a road with a stream of lorries.
Now, it's night time and there is another road. The sounds of nature are replaced by voices from police walkie-talkies, other forces of law and order, perhaps those of the militias, garbled, nasal voices, which define the boundary around the refugees to better criss-cross, monitor and control the area.
Calais is all of this: a territory normalised by radio communications or by that helicopter criss-crossing the sky and lighting up the ground.

And Annabelle Amoros's camera shows us all of this in the blue and orange light of the night:
- mesmerising like the gestures of characters who seem to have escaped from Disneyland.
- troubling too like the chimes of the ice cream van which crosses the town as in Stephen Chiodo's horror film, Killer Klowns from Outer Space.
- or even ominous - the sound of fireworks reminding us more of war than a beach party with the crowds backlit against the light of the night, looking more like fugitives than mere spectators there to watch the celebrations.

Annabelle Amoros belongs to that tradition in filmmaking where everything is there to see but where meaning is left hanging, emancipating the spectator to find meaning, simply by following the path drawn by the filmmaker.
This is a powerful film at the intersection between documentary and fiction or between the "real and its metaphor" to quote Jean-Luc Godard as there is no point in opposing one to the other. It is at the crossroads of the real in what it names and of fiction though the translation over time in what it shows.
It is also an absorbing film, a slow-moving film about current events which shows time, highlights it, even goes beyond it until time is dissolved such that what we see on the screen sends us to something extending beyond time, into infinity which "brings us back to life" as wished for by Andrei Tarkovsky.
One could compare this way of thinking about cinema to that of Chantal Akerman, who when writing about D'est (From the East), said: "Yesterday, today and tomorrow, there were, there will be, there are at this very moment people whom history (which no longer even has a capital H), whom history has struck down. People who are waiting there, packed together, to be killed, beaten or starved or who walk without knowing where they are going, in groups or alone. There is nothing to do. It is obsessive and I am obsessed."
All of this is at work in On the Road, a film which finishes with the magnificent tremors of the sea, as if holding its breath, lyrical, intense, sensitive and beautiful.

We hear the splash of water, the sound of the waves and the noise of a boat. We see the cliffs, in the distance, blurred, unreachable, unfolding in a slow pan, and we do not know what might happen.

Christian Milovanoff (12 May – 28 June 2016)
(Translation : Clare Smith)